Luan Rama: “Le moine de la Sainte Montagne”
“Le moine de la Sainte Montagne” – nouveau roman en français, en préparation d’édition. Un fragment du roman traduite par Eloïse Le Petit:
14.
Ce matin-là, Odisea se leva tôt et Konstantini l’accompagna jusqu’au Pirée. Avant de prendre le bateau, Odisea voulut acheter quelque chose pour faire plaisir à sa femme. Il entra dans une boutique puis dans une autre. Il trouva quelque part une robe avec un tissu rouge qui lui plut beaucoup et acheta ensuite un pendentif avec une petite médaille de la Vierge Marie. Odisea était heureux, et enfin, sur le quai, les deux vieux amis s’embrassèrent et se séparèrent.
– Je t’attends en Crète, mon frère! Dit Odisea.
Une heure plus tard, le bateau leva l’ancre. Il quitta Pirée sous un ciel bleu et avec ces soldats britanniques qui avaient rempli le quai avec leurs camions et les grues qui déchargeaient des cargaisons d’armes. Il y avait des canons et des chars. “Encore des armes, encore la guerre», murmura Ulysse, peiné.
Il regardait la ville avec un sentiment de haine parce que c’est justement à Pirée qu’avait débarqué son père pour la première fois et c’est de là qu’il avait également envoyé sa dernière lettre, que sa mère gardait comme un trésor. Mais dès lors, il n’avait plus montré de signe de vie. Certains disaient qu’il était parti en Amérique, d’autres ajoutaient qu’il s’était marié avec une vendeuse de chapeaux à Kifissia à Athènes, et qu’il ne voulait plus revenir. C’est ainsi qu’avait grandi Odisea Mihalis, à moitié orphelin, avec la photo de son père sur le mur, qu’il avait attendu des années entières… Il avait grandi avec sa mère malheureuse et son petit frère à attendre son retour. Mais il n’est jamais revenu. Un jour, plusieurs années plus tard, Odisea avait retiré la photo du mur mais sa mère lui avait crié dessus:
– Ne fais pas ça, mon fils. Un jour, il entendra la voix du Seigneur et il prendra la route du retour.
Et elle avait pris la photo et l’avait remise à sa place. Elle croyait, elle espérait qu’il reviendrait et lui ne comprenait pas son espoir.
Lorsqu’il embarqua dans le bateau, Odisea fut surpris par le nombre de soldats britanniques qui partaient d’Athènes vers la Crète. C’étaient des jeunes garçons, libres, qui par petits groupes avaient rempli ce pont, et ils riaient et chantaient leurs chansons, dont il ne pouvait pas comprendre les paroles.
– Que chantent-ils? Demanda un des Grecs, là à côté.
– Des chansons d’amour et de guerre, lui répondit l’autre, alors qu’un des soldats, bien coiffés, continuait de chanter dans sa langue:
«Continuez à sourire, comme vous le faites toujours,
Jusqu’à ce que le ciel au loin chasse les nuages noirs,
Et alors dites «Bonjour» à vos amis,
Et dites-leur que cela ne durera pas longtemps,
Ils seront heureux de savoir qu’alors que je partais, toi aussi tu me regardais,
Je chantais cette chanson…».
Il regardait, et à ce moment-là, tous ces jeunes soldats reprirent le refrain :
«Nous nous reverrons, nous nous reverrons,
Je ne sais pas où, je ne sais pas quand,
Mais je sais que nous nous reverrons une journée ensoleillée…».
Avant de quitter l’Italie, dans un des journaux italiens, Odisea avait lu à propos des Britanniques qui envoyaient des troupes, et particulièrement des armes lourdes en Grèce pour soutenir l’armée nationaliste, intervenant ainsi directement dans les affaires grecques. A la fin de la guerre, lors de la rencontre de Staline avec Churchill concernant leurs influences dans les zones dans Balkans et de l’Europe de l’Est, ils étaient tombés d’accord qu’en Grèce, l’influence russe et anglaise serait équivalente, soit 50% pour chacune des puissances. A cette période, le Parti Communiste Grec était très puissent, puisque c’est lui qui avait organisé la résistance grecque contre le nazisme, se préparant à prendre le pouvoir après la guerre. Mais après la guerre, les Anglais voulurent placer tout entière la Grèce sous leur influence, en soutenant les nationalistes et en se détournant des communistes, autrement dit des forces de l’ELAS qui résistaient encore, même si elles se retiraient toujours davantage vers le nord de la Grèce, près des frontières avec la Yougoslavie et l’Albanie.
Aves toutes ses blessures à l’âme qui le faisaient tant souffrir, Odisea s’était assis quelque part sur le pont du bateau et suivait des yeux les goélands qui se faisaient de plus en plus rares à mesure que le bateau disparaissait dans la mer infinie. Il se sentait heureux de rentrer enfin. La nuit, bercé par les vagues, il pensait à Léa et à ses cheveux longs châtains qui lui tombaient jusque sur la taille. Et lorsque les vagues, sous cette nuit de lune, heurtaient la coque en acier, il lui parlait à nouveau, lui posait des questions, même absente, riait avec elle, comme si elle était là, à ses côtés, dans ses bras, dans les bras du vent. Ensuite, son ombre disparaissait lentement, comme dans un vieux conte, à la lumière de l’aurore, s’éclaircissant elle aussi, comme le monde entier autour. Elle disparaissait pour apparaitre à nouveau, le soir suivant, comme dans un monde homérique.
Odisea n’avait pas sommeil. Il avait assez dormi dans les prisons et jusqu’à ce camp sinistre dont il ne voulait plus entendre parler ! Non, il voulait se souvenir des jours heureux… Un moment, il se rappela le jour où lui et Léa étaient allés au bord de la rivière, pas loin de chez eux. C’étaient les premiers mois de leur amour. Soudain, un froid étrange et inattendu s’était levé autour d’eux.
– Que se passe-t-il ici ? Lui dit Léa, effrayée, regardant autour d’elle la légère obscurité qui couvrait de plus en plus cette journée ensoleillée.
Ils avaient levé les yeux vers le ciel, et voyaient ce cercle de feu qui entourait une sphère sombre et noire.
Odisea comprit et éclata de rire;
Qu’est-ce qu’il y a? Lui dit-elle à nouveau, effrayée, se serrant contre lui de plus en plus.
Mais il rit encore et la serra encore plus fort.
C’était sa peur, sa stupéfaction, son rire qui, dans cette nuit calme qui s’était installés, créait une atmosphère surprenante comme s’ils étaient dans un autre monde.
– Dis-moi Odisea, qu’est-ce que c’est?
– C’est une éclipse ! Dit-il finalement en lui montrant le ciel. Regarde maintenant comme le ciel va à nouveau apparaitre petit à petit. Et au même moment, il la couvrit de baisers.
Et réellement, elle remarquait cette couche fine et incandescente qui grossissait de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfin, le soleil soit plein, l’ombre de la lune s’éloigne, pour disparaitre complètement.
Au même moment, une énorme vague secoua le bateau. Le vent commença à souffler. Odisea regardait toujours ce ciel sombre qui le ramenait dans le passé, toutes ces années loin de chez lui, rêvant de revenir. Il se voyait toujours dans les récits de Pacôme quand il parlait du retour d’Ulysse dans les mers déchainées, des éclairs qui le poursuivaient et des navires qui se fracassaient sur les rochers, et de son long chemin vers Ithaque. Il se souvint de son histoire à propos du labyrinthe de Dédale et de son fils Icare, qui voulait les libérer de cet endroit où on les avait enfermés. Au village, les anciens racontaient qu’au moment où Icare sortirait du sombre tunnel, Dédale recommanderait à son fils de ne pas trop s’approcher du soleil, sans quoi ses ailes brûleraient et il tomberait à nouveau dans l’abîme. Le grand-père Pacôme lui avait raconté que lorsqu’Icare sortit et s’envola, libre, avec ses ailes faites de cire, ivre de joie et de liberté, il continua de monter toujours plus haut, vers le soleil, jusqu’à ce que finalement les ailes de l’homme-oiseau fussent brûlées par les rayons de plus en plus ardents et qu’il retombât dans le monde obscur pour ne plus en sortir.
Il se rappelait qu’à la fin de son histoire, papi Pacôme avait ajouté :
«Toi non plus, Odisea, tu ne dois pas chercher plus qu’il n’en faut dans cette vie ! Ecoute les paroles du vieil homme».
Depuis lors, un quart de siècle était passé et cette histoire l’avait maintenant fait réfléchir à nouveau. «Mon Dieu, murmura-t-il, je ne veux plus me brûler les ailes. Je veux profiter de la vie avec ma tendre épouse…».
Tard dans la nuit, il commença à somnoler. D’autres personnes bavardaient à côté de lui dans cette grande pièce sous le pont. Il y avait également parmi eux une femme aux cheveux tressés. Elle s’appelait Athanasia et avait enveloppé ses deux enfants derrière elle d’une couverture. Ils dormaient, qui sait dans quel rêve. Eux aussi allaient en Crète, à Sudzha, auprès de leur famille. Elle était en face de lui, et de temps en temps, ils se regardaient, ainsi exténués et insomniaques qu’ils étaient. A un moment, Odisea remarqua que la couverture avait glissé du dos du garçon, alors il la remit immédiatement. La femme le remarqua et lui sourit avec bienveillance. C’était le milieu de la nuit, et tous ces gens dormaient, bercés par le mouvement du bateau, dans ce grand silence qui régnait tout autour. En observant par la fenêtre ce ciel lumineux et plein d’étoiles, puis le visage de cette femme éprouvée, cela lui rappela l’histoire étrange d’une autre femme, qui s’appelait également Athanasia, et qui avait vécu des siècles et des siècles plus tôt. C’est la mère d’Olimbi qui lui avait parlé de cette femme, dont l’histoire était encore contée au village.
«Etrange»! Pensa-t-il. On disait que l’Athanasia antique aussi avait eu deux enfants. Quelle coïncidence ! Et pourtant, la différence entre elles était grande. On racontait qu’un jour, les enfants de l’ancienne Athanasia s’étaient noyés dans la mer. La pauvre fut effondrée, alors avec son mari Andronokos, tels les grands coupables, ils fuirent leur village et partirent vers le désert afin de se consacrer à Dieu. Puisqu’ils allaient vivre comme des ermites, ils décidèrent qu’ils vivraient séparés chacun dans une grotte. Ils firent ainsi, et se séparèrent dans une immense peine et beaucoup de larmes. Néanmoins, pour ne pas être importunés par divers voyageurs, ainsi seule et sans protection, Athanasia coupa ses cheveux et s’habilla comme un homme. Ainsi, elle poursuivit sa vie ascétique en vivant d’eau, de plantes et de quelques racines qu’elle pouvait trouver sur le sol environnant. Quand un voyageur passait par là sur la route toute poussiéreuse et lui demandait son nom, elle disait qu’elle s’appelait Athanas. Douze années passèrent ainsi, et un jour, le vrai Athanas eut envie de voyager dans le désert. Il commença son voyage, et un soir, il s’arrêta dans une grotte d’ermite. L’homme de la grotte l’accueillit comme tout autre fidèle qui se consacrait à Dieu. Mais en vérité, il se trouva que c’était son ex-mari. Puisqu’elle menait la vie d’un ermite dans des conditions très difficiles, Athanasia avait perdu sa beauté et sa peau avait noirci comme celle d’un habitant de l’Ethiopie. Constatant que c’était un homme bon et qu’il était seul, Andronikas le supplia de vivre avec lui dans sa grotte. Et c’est ainsi qu’ils vécurent ensemble pendant douze autres années. Mais un matin, «Athanas» ne se leva pas de son lit. « Dieu m’a rappelé au ciel et je dois y aller. » Dit-il à Andronikos, puis il rendit son dernier souffle. Alors Andronikos le déshabilla pour l’envelopper dans un linge blanc qu’il gardait comme un trésor pour sa mort. Mais il fut aussitôt choqué lorsqu’il vit que devant lui, c’était une femme. Sa plus grande surprise fut lorsqu’il vit cette longue cicatrice sur la hanche comme celle de sa femme Athanasia. Il la reconnut et pleura en silence tout la nuit durant, en lui chantant une homélie!…
Sous le bercement des vagues, les deux enfants dormaient profondément. En regardant le visage paisible de cette femme entourée de ses enfants, Odisea se souvint de sa mère et s’endormit. A présent, il voyageait dans son rêve. Il contemplait Léa avec sa robe rouge qu’il lui avait achetée, et son joli pendentif de la Vierge Marie. Il se réjouissait, quand soudain, sur le seuil de la maison, où elle l’attendait dans sa robe rouge, Léa commença à s’élever dans les airs comme par un souffle sacré, tandis qu’en bas, lui l’appelait. Les jambes lâches et ouvertes, Léa montait de plus en plus haut jusqu’à ce que finalement la robe rouge se transformât en un point pour se fondre à la coupole céleste…